• Aquamanile

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    Chapitre 9

    AQUAMANILE

     

     

                Le lavabo paraissait plus bas que d’ordinaire. Plus étroit. Mal conçu. Figé, trop figé. Trop statique pour un bloc d’émail. Le robinet aux reflets démesurés, cimetière d’anamorphoses, de symétries curvilignes aux multiples centres, semblait, quant à lui, excessivement saillant. Agressif. Tapageur d’un champ visuel déjà trop restreint.

                Décentration.

    L’examen de cet ustensile de salle de bain ne s’effectuait pas correctement. Impossible de l’aborder de façon directe. Procéder par détours. On l’observe alors par ses miroitements. La chose prend sa forme de robinet par la synthèse du puzzle d’irisations qui tapissent son long cou métallique. Le robinet devient robinet lorsque le regard, par ses fragmentations, devient lui-même une étoffe moirée.

                Déplacement.

    Tourment de l’âme inaccoutumée par la soudaine et merveilleuse réalité. Déplacement furtif des yeux aux aguets. Inaccessible périphérie visuelle. Voir sans pouvoir observer. Déplacement du centre. Le temps tourne. L’équilibre se remodèle. Les forces centrifuges poussent la perception transposée vers un nouveau centre. Vers de nouveaux centres. C’est ce qui engendre le dépaysement, l’effet d’étrangeté, le bizarre de la situation. Voir un lavabo pour la première fois, sans toutefois le découvrir. Tout est dans le détail. L’inopportun détail. L’intrusif détail. Le détail outrancier, persécuteur, celui qui met mal à l’aise. Le détail obnubilant qui bientôt envahit tout le lavabo.

                L’esprit se fige. Il coagule pour ainsi dire. Sans doute est-ce ce phénomène qui, projeté sur les objets, leur donne leur aspect si pétrifié. Néanmoins, comment expliquer la texture poreuse du lavabo ? Un lavabo-corail. Un ver inoxydable pour unique occupant, trop volumineux, hélas, pour se glisser dans cette mousse calcifiée…

                Robinet ! Ver métallique, accompagné de ses légendes falsifiées, muni de ses deux tétons : un rouge, un bleu. Et la pupille béante au fond de son habitat-cuve-d’émail. Un œil et sa paupière de métal rétractable. Forme zoomorphe inquiétante.

    Courbé tel un arc de cercle, le lombric métallique laissa jaillir de sa gueule gangrenée de calcaire la liquéfaction translucide de ses viscères digérés.

    Quoi de plus déstabilisant que son unique membre phallique permettant à l’œil-bouche du lavabo poreux de cligner ou d’articuler des syllabes gluantes ?

    Boire sans cesse des tripes désagrégées. Déglutir goulûment en éructant des mots insignifiants.

    Voir pour cet aquamanile, c’est engloutir…

    Mon lavabo n’était plus le même. Méconnaissable. Vivant dans son extrême paralysie. Le lavabo vivait de son immobilité. Paradoxe nerveux, anxiogène. Angoissant jusqu’à l’extase. C’est dans ces moments là, lors d’intenses bouleversements, que l’on peut fusionner les opposés et embrasser l’unité morcelée.

                La roue du temps circula et sans quitter ce lavabo des yeux, je reculai, éteignis la lumière de la salle de bain et sortis à tâtons, plongé dans l’obscurité grouillante, vers les gorges sanguinolentes de ma chambre qui déjà n’était plus…

     

     

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