• Célérité

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    Chapitre 8

    CELERITE

     

     

     C’est comme si quelque chose se préparait. Il y a un changement qui s’opère. Quelque chose d’important, mais d’invisible, comme une énorme masse translucide qui ne trouverait sa place que dans l’angle mort de notre champ visuel. Toujours derrière soi. On se retourne brusquement, pour surprendre, découvrir ce qui se trame, déceler l’indicible gène derrière soi. En vain. C’est toujours niché dans l’invisible de la vue. Près de l’occipital, là où l’image ne peut être qu’un reflet d’une surface miroitée. De l’illusion.

     

    Peut-être n’ai-je pas de verso corporel ? Plat. Infiniment plat. Mon volume s’acquiert par l’adhérence à une raison préfabriquée.

    Un conditionnement.

    Pour le moment, je suis déconditionné. Tout va si vite. Impossible de ralentir. Les gens marchent trop vite, parlent trop vite.

    Incompréhensible.

    Leurs gestes sont accélérés. Peut-être ai-je du mal à assimiler ? Il y a comme une distance entre ce que je vois et le monde tel qu’il semble être. Un océan entre ces instances (ce que je vois et le monde) et moi.

    Trois entités séparées, biaisées, caducs, comme étouffées par leur spécificité. Peut-être est-ce cela le problème : leur trop importante fonctionnalité ?

    Je tente de ralentir ce que je perçois, encore et encore, sans jamais y parvenir. Les voitures fusent, les gens fusent, les mots fusent, les associations d’idées fusent. Un gigantesque engrenage battant une mesure au tempo prestissimo.

    Un métronome caché, calfeutré, un intrinsèque métronome bat la mesure de leurs gestes, de leurs déplacements, de leurs paroles effrénées.

    Je craque. J’ai envi de crier ! Rien à faire, la machine est lancée et je ne suis pas dedans. Je suis spectateur. Unique spectateur de ma déroute.

    Le naufrage de mon âme.

    Des mots-rochers.

    Des idées-écumes.

    Une tornade immobile, gelée, centrée sur l’axe de la colonne vertébrale.

     

    Je n’assimile plus. Les données n’arrivent que par paquets surchargés. La reconstruction des informations captées reste inachevée. Problème de décryptage. Réseau neuronal encombré. Trop de pensées parallèles, sans réelle fonction, plus parasitaires qu’ornementales.

    L’angoisse de ne plus jamais pouvoir observer à son propre rythme. Un rythme adagio.

     

    Si je veux continuer à voir, à percevoir, à me parer pour l’instant à venir, je dois me caler sur le tempo extérieur. Impossible. Décevante constatation. Il est impossible de suivre le monde. Bien trop rapide, désordonné, aléatoire. Trop touffu en éléments épars, jetés à tout va, comme par inadvertance. On ne se soucie pas de vous. Nous sommes les cellules d’un décor organique.

     

    La dissociation s’amorce lorsque l’on perd pieds, lorsque les repères cessent d’être familiers. Ils ne nous attendent plus pour exister. La distance s’accroît. Et inexorablement, elle vous dilate, vous étend jusqu’à l’effacement.

    Ne subsiste que l’empreinte.

     

    Tache existentielle. La célérité des éléments de la nature a éclaté la cohésion d’un retardataire.

    Dissociation. Perte de repères. Fuite de repères. Tout pour désarçonner.

    On pénètre un autre espace, un autre temps. Un alter-continuum espace-temps. Propre à soi, étranger malgré tout.

     

    Un défaut dans la texture relaxante de l’habituel. Le normal se désagrège. Plus d’adhérence. Le normal devient morbide. Gonflé de malentendus. On quitte l’incertain pour sa propre incertitude. Vaine poursuite d’agglomérats d’ignorances. Iles diffuses d’insuffisances, d’impérities, d’inaptitudes.

    Attitudes faussées. Jouées. Mimées. On tente de rattraper ce qui se dérobe. Echec. On ne fait que renforcer l’écart.

    On décroche.

    On part.

    Les contrastes s’intensifient. C’est qu’il est déjà trop tard. La désynchronisation de son existence avec celle du monde devient telle que le retour se révèle être un mensonge. Une dérision.

    Le voile du cheminement s’est rompu.

     

     

    « RôdeAquamanile »

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