• Derrière Soi

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    Chapitre 5

     

    DERRIERE SOI

     

     

                Derrière moi, le temps passe. Inlassable mur. Je suis sur un sofa. Mon index gauche posé sur le bord d’un cendrier. Mon ongle fume. Mon doigt est une cigarette. J’approche mon poignet… j’inspire la fumée. Mes phalanges se gangrènent. La lèpre attaque. Inutile de secouer le poignet, ce n’est pas une illusion. Le mal ronge, grignote, envahit. Cela va m’étouffer.

                Je décide alors de me retourner. Je ne veux plus voir ce cendrier. Ma main gauche est un amas de poussière.

    Souffle dessus et ma main s’efface.

                Des gens bizarres autour de moi. Regard absent. Cavité oculaire sombre comme l’ébène. C’est cela, ils n’ont pas de regard… mais ils veulent parler ; et il va falloir les écouter. On ne peut plaisanter avec eux.

                Ils s’asseyent en tailleur sur les plafonds blancs dont la peinture s’écaille. Des veines noires sur un tissu d’ivoire. Ce sont les lianes dénudées d’un lierre domestique. Lui aussi progresse trop vite. En y réfléchissant, je me rends compte que je n’ai plus aucun passé. Plus de futur. Je ne parviens plus à me dégager du présent. Je suis prisonnier de l’instant. Je perds mon identité…

                Mais il faut les écouter, eux, là-haut. Les pieds tapent, le plafond s’effrite. Je suis dans le cœur d’une crypte. Peut-être une cavité organique maculée de veines ? Une voûte cellulaire, une alvéole dont chaque côté serait un dôme, un berceau de vie, oui, c’est cela : je suis à l’intérieur d’un utérus.

                Et sans cesse, ces gens pendus qui causent. Langue rauque venant d’un fond de gorge cancéreux. J’entends les crépitements du cartilage. Le pharynx frotte sur le larynx tel des élytres d’insectes dangereux et peu communs. Les sons sont étranglés. L’acoustique est glauque. Il faut que je me dégage de ce guet-apens. Mon sofa gonfle derrière moi. Ma dernière main se pose sur ma gorge. J’ai mal. Je tire. Je retire ce qui me cause autant de douleur. Un cordon ombilical. Un lien de chair. Un lien, un fil conducteur. Un enchaînement, une succession. Mes idées qui fuient…

                Oppression. Présences inopportunes. Je me lève et cours, cours partout, sans privilégier aucune direction. Mes os percutent les murs humides, je me brise ou je passe à travers.

                Je m’écroule, épuisé, seul, mais inondé de présences non-désirées. Je m’assoupis, reviens à moi, immaculé de sueur. Sur le dos, allongé sur le sol, une coccinelle sort de ma narine gauche. Petite, mais douloureuse. Quatre points noirs sur sa coquille de sang. Elle provient de mes sinus. Je la sentais courir vers la fosse nasale, hésiter, tâtonner, me griffer, pour ensuite rejoindre mon palais de cartilage froissé.

    Elle avance, prend son envol, j’ai droit à un souhait…

                Ne plus être seul, mais libre de toutes ces choses qui m’entourent, ces choses qui vivent à mon détriment. Je ne veux plus les entendre. Marre de leurs menaces. Marre d’avoir du monde au fond de ma tête, je ne suis pas un carrefour.

                Et je me relève, le nez suintant l’essence de la vie. J’ai mal. Ce n’est pas grave. Ce qui m’inquiète, c’est la titubation, la sueur abondante, mes pupilles qui se détachent de l’iris pour tomber à terre.

                On les a écrasées ! Mes pieds, leurs pieds ? Cela craquelle comme des coquillages, comme si l’on foulait des escargots.

                J’ai des pupilles blanches. Et vous ?

                Le mouvement devient difficile, mais je m’adapte. Je vois en couleurs différées. Est-ce filtré ? Est-ce polarisé ? Je vois de façon inaccoutumée.

                Formes, anamorphoses et ces femmes… toujours les femmes, évidemment. Il est là le problème ! Envoûtantes, toujours impudiques, vulgaires, libertines telles des catins, cela fait souffrir car leur peau est aussi brûlante que de l’acide. Jamais humaines, jamais démons. Ce n’est jamais franc. Des femmes troublantes, adeptes d’un saphisme bestial et sadique. On s’approche et elles vous clouent sur n’importe quoi. La dernière fois, elles m’ont planté dix-sept clous.

                Elles connaissent l’anatomie… car on ne meurt que lorsqu’elles le désirent…

                L’échappatoire s’avère être tout ce qu’il y a de plus terrible. On se métamorphose en épouvantail. Apeurées, elles y mettent alors le feu. Calciné, on s’évapore.

    Condensation, effet de serre, et nous revoilà ici, titubant (encore une fois), les membres rêches et gauches.

                  Beaucoup d’entre vous aimeraient rencontrer ces amazones. Je tiens à casser le mythe : des femmes à la poitrine mutilée, aussi brutales que des harpies ne sont pas plaisantes. Alors, je ruse, je m’évince, je négocie certaines parties de moi-même pour avoir la vie sauve… sinon, les clous pourraient être décalés de quelques centimètres et là…

                C’est étrange de s’apercevoir combien la mort est proche de l’amour. Phonétiquement, bien entendu, mais aussi sur des plans plus intimes. Les orgasmes morbides que ces esthètes femelles vous pourvoient, ne sont qu’un reflet lubrique d’une mort arachnéenne.

    Leurs yeux chassent. Quatre pairs d’yeux sur un visage d’ange. Des yeux tout noirs. Les membres qui gesticulent, je ne les compte même plus.

    Elles tissent alors des toiles, hélas trop voluptueuses pour un mortel, par la sécrétion de soie vénérienne. Leur langue injecte le venin. Il est alors trop tard…

    Les orgues grondent. On sanglote autour de vous. Des sanglots qui étouffent des rires mutins. C’est l’ensevelissement. On vous enterre vivant, à même la terre, sans cercueil pour retarder l’inévitable. On respire le sable, l’humus, la caillasse. Les poumons s’éraflent, saignent.

    Tousse, et c’en est fini de toi : l’asphyxie débute toujours par de la toux.

    Les vers rongent alors la peau, les nécrophages les chairs et la chimie nettoie le reste… je suis mort ainsi, encore une fois, car cela vient et revient, tel une malédiction.

    Entre temps, le cercle d’ami s’étrique. On ne vous croit plus. Hier encore, l’une de mes mains s’est métamorphosée : quelque chose de la mygale. Une bestiole à cinq pattes dont chaque extrémité donnait naissance à deux autres pattes velues et ainsi de suite. Cinq, dix, vingt, quarante… des articulations à n’en plus savoir qu’en faire, des phalanges inutiles, si inutiles.

    Puis tout à coup, disparition. On ne se souvient de rien. Les doigts-tarentules s’effacent. Hier devient aujourd’hui… le temps n’obéit jamais lorsque l’on se fait violer l’intégrité de l’âme.

    Hymen cérébral percé par d’innombrables dards : on appelle cela des mots. On nage alors dans les limbes d’un ventre loquace, féru de verbes et de métaphores. Il pense votre folie. Vous exécutez.

    Néanmoins, tous ces phénomènes n’ont pas permis la résorption de tous les pendus qui juchent le plafond du salon. Leurs murmures, leurs sifflements tuberculeux, tout ! Tout y est encore !

    Je repars vers le sofa : mes jambes tremblent trop. Et cette sueur suffocante, un véritable supplice ! Mais je vois, et cela ne vous émeut pas le moindre du monde. Tant pis, je passerai outre votre existence. Je roulerai jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’essence.

    Mon sofa, mon véhicule.

    Ma route, ce sang qui s’épanche.

    Je navigue vers moi-même.

    L’esprit obsédé, obstrué par une seule manie de mort constante et répétée. Interminablement réitérée. Jouissive souffrance psychique qu’enchevêtre la servitude de l’absurde face à l’être. Un pont sans fondation entre moi et moi.

    Et l’idée trotte, trottine jusqu’à faire saigner l’âme tant le piétinement est intense. Les mots m’écorchent.

    Il y a eu un décrochage. Je l’ai senti. Je ne l’ai pas senti. Un glissement. Quelque chose de déplacé. Un déplacement déplacé, dépassé par l’instant filant. L’empan de l’intention s’est réduit, s’est restreint, s’est consumé sous l’action d’un acide abstrait, mais suffisamment puissant en impression pour marquer d’un signe indélébile le sombre feutre de l’âme.

    Ratage. Comme un train manqué de peu, juste de quelques secondes, de quelques instants jamais assez longs pour être véritablement mesurés.

    Toujours immiscé immisçant. C’est sûrement ce type d’écoulement étroit, caractéristique de quelques décompositions de l’âme.

    La mémoire se troue, se trouve lourde, ne cesse de sourdre et de se découdre. Déchirement-crépitement. On grignote mes neurones. Pas de défense pour cela. Inutile de gaspiller les derniers lambeaux de raisonnement qu’il me reste.

     

     

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