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    Chapitre 2

    INITIATION

      

                Déchirements. Défrichements. La terre de l’âme est mise à mal. Une tempête s’abat et arrache la volonté, pénible fruit du champ de conscience. L’intention, ce sentiment qui prépare vers l’action, vers l’agir, se voit déraciner, emporter vers les marasmes éoliens.

                Le corps se fractionne. Les courbes deviennent un tracé discontinu composé de multiples lignes en escalier, comme celles d’une image numérique dont la définition serait médiocre. Il y a tout d’abord linéarisation du corps, des perceptions, des proprioceptions puis celle de la nociception. C’est tout ou rien : on a mal ou l’on se délecte. Pas d’intermédiaire. Puis vient ensuite la segmentation des pensées, des idées et plus tard des concepts.

                Jusque là, rien de grave. Juste quelques étrangetés. Quelques incohérences éparses, mais toujours dans le domaine du rationnel, parfois effrayantes pour leur inconfort, mais toujours curieuses et non dangereuses. Il arrive aussi que l’on puisse s’en amuser. L’humour et le rire sont d’excellents remparts contre l’angoisse et le malaise engendré par la lente et puissante métamorphose du conventionnel en insolite.

                Le temps évanoui, surviennent ensuite les catastrophes, les cataclysmes subjectivement irréversibles dont on ne peut échapper que par le suicide ou une exceptionnelle maîtrise soi. La segmentation fait ainsi place à la délinéarisation. On pourrait croire à un retour à la courbe, mais cela serait faire une dramatique erreur. Non ! La délinéarisation est une fragmentation complète et sans ménagement.

                Elle débute par les phalanges : chacune d’elles se détache, se désolidarise de sa voisine. Les articulations se disjoignent, laissant un interstice d’une dizaine de millimètres. Puis c’est au tour des doigts. Ils divorcent alors de la main qui ne tarde pas non plus à se séparer du poignet. L’avant-bras se désunit du bras puis le bras de l’épaule. La vitesse de dissociation peut paraître lente : un centimètre par seconde. Mais il faut croire que lorsque cela survient, celle-ci devient prodigieuse pour celui qui subit la transformation. Encore une étrangeté de plus.

                Le calvaire se poursuit par la fragmentation des membres inférieurs qui exécutent la même forme de programme autodestructeur. Une fois les membres entièrement désarticulés, on peut distinguer un fil d’or, extrêmement fin, relier les morceaux éclatés. Les os sont alors comme des perles enfilées. La chair, les tendons presque dissous, les veines, les nerfs et les vaisseaux lymphatiques sont le délicat enrobage de ses tubes creux et blancs qui paraissent à la fois aussi durs que spongieux.

                La désagrégation continue par l’écartement progressif des os crâniens, de la mâchoire et des organes visuels, auditifs, olfactifs et gustatifs. La coquille que forme notre crâne se brise. Les yeux migrent à quelques centimètres de leurs orbites. Le nez se dissout. La langue se détache et s’évade de la cavité buccale. Les tympans s’enfuient vers l’extérieur du corps pour flotter à quelques centimètres de l’oreille externe. Le cartilage nasal et celui de l’oreille fondent. Les joues et les muscles faciaux se résorbent, et la peau, masque de cuir vivant, se sépare du visage. On sent alors comme de l’air qui passe entre les os désunis de la face et son écorce instinctivement étrangère. Sensation très désagréable de non-appartenance.

    Le crâne ouvert, le mal gagne le cerveau : les méandres corticaux se déroulent comme si l’on débobinait une pelote de laine. Le volume apparent augmentant, les viscères corticaux devraient percuter les os du crâne, mais il n’en est rien. Confinées malgré tout dans l’espace intracrânien, les circonvolutions du cerveau se désolidarisent complètement et pénètrent alors un espace hors d’atteinte. Une sorte d’hyperespace, un endroit extra-dimensionnel, un champ où la conscience et la conceptualisation font défaut.

                Une fois que toutes les parties du cerveau se sont désolidarisées (bulbe rachidien, cervelet, hypophyse, hypothalamus, thalamus, hippocampe, amygdales, etc.), le tronc qui alors était encore une masse compacte se voit à son tour fragmenter : les vertèbres se disloquent, les côtes s’éloignent les unes des autres, se séparent aussi bien des vertèbres que du sternum. Le bassin éclate, les organes s’éparpillent et les viscères se déroulent en suivant le même schéma que celui des sinuosités du cerveau. Les muscles et les graisses fondent. La peau se décolle et reste une enveloppe lointaine, analogue à celle du visage.

                Il ne reste plus que le système sanguin, nerveux et lymphatique. Séparés les uns des autres, ils demeurent intacts, mais flottant au milieu des espaces engendrés par la désunion des organes.

                Le corps entier est disloqué. La fragmentation ne s’arrête pourtant pas là. Elle poursuit son invasion, centimètres par centimètres, en s’attaquant à ce qui reste : l’âme !

                La personnalité éclate en une multitude de points, le cours de la pensée s’évince, les émotions se mécanisent et l’on peut alors observer ses rouages. Le plaisir, la douleur, les sensations, tout se désagrège pour ne former que des éléments disjoints, incohérents et tellement gauches ! Rien d’adapter à cette nouvelle organisation qui, quelque part, reste incroyablement ordonnée, puisqu’un fil d’or, imperceptible mais assez présent pour être remarqué, relie tous ces éléments épars.

                Tout ondule. Tout vibre, oscille et tourne sur lui-même. Un complexe giratoire prodigieux, esthétique, coloré de nuances contrastées et métalliques, berceau d’une indescriptible perte de soi !

                Une éternité s’ensuit, ravageuse et chaotique, altérant avec d’incoercibles angoisses et des moments de dissolution dans l’infini.

    Au plus au point du tumulte, à l’apogée de la transe, les éléments eux-mêmes explosent. C’est à cet instant que l’on meurt, que l’on meurt vraiment.

    Trépas.

    Premiers pas dans le champ du sans-retour. C’est dans ce sépulcre que l’esprit des morts, les démons et autres créatures archétypiques vous déchiquettent, vous hachent, vous broient et vous laminent pour ensuite vous reconstruire, si vous êtes reconnu comme étant digne de leur approbation, en un être nouveau et initié.

     

     

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