• La Roue

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    Chapitre 6

    LA ROUE

     

                 La roue tourne. Ecrasante, elle broie la raison, tourmente l’âme. Il arrive de vomir des flammes, de tousser et d’extraire de ses poumons des graines noires. La roue est constituée d’anneaux  de cuivre concentriques et d’innombrables rayons dorés. Il en émane du bleu outre-mer et du rouge sanguin. Quelques éclats de vert peuvent apparaître…

                Je regardai mes mains posées sur la table. Je fermai les yeux et sur l’écran noir de mes paupières s’éternisaient en longues glissades mes mains colorées en négatifs.

    Infatigable persistance rétinienne. Infinie.

    Perturbant, presque angoissant. C’est au sein de ces instants que la réalité se dérobe et se déréalise, fuit et se recroqueville en un inextinguible souvenir secret. La désertion de l’habituel désarçonne.

    Etre étranger à soi-même.

                L’étrange abat ses affres lorsque l’âme de l’aveugle outrepasse le seuil de l’ailleurs, ailleurs qui n’est pas si loin que cela, d’ailleurs. La cécité cesse progressivement et l’aveugle se met à voir. Mais comment interpréter la vision si l’on ignore tout d’elle ?

                De la forme à la couleur, en passant par la spatialité et la mesure, tout se disloque et fait mourir la moindre parcelle d’innocence humaine. Je fus tel cet aveugle. J’ai vu et refermé aussitôt les yeux. Trop éblouissant, pas encore près…

                 

    Fœtale, mon âme s’est alors immergée dans les volutes de la roue aux mille pétales. On meurt sans fin. Chute, montée, rires et mots caducs. La roue roule et hurle ses cris gris de multiples engelures. Craquellements, scindements, scissions, brisures. Mes os se cassent, s’effritent dans le tourbillon morbide de cette roue. Pris dans ses infâmes engrenages, je deviens rouage, chaînes et soupapes.

    Mon cœur est un moteur, mes viscères des tubes d’échappements par lesquels fuient la volonté, le plaisir, la douleur et finalement soi-même.

    J’expire mais mon corps inspire. Mes veines me brûlent. Ma peau s’ancre dans une destinée sans fin. Je suis semblable à une veste de cuir. Trophée, cette peau enveloppe le corps d’un autre. Ce n’est pas moi…

    Amoncellement d’irradiations provenant du centre. Mais quel centre ? Et le centre de quelle sphère ?

    Une sphère écrasée par son propre poids n’est rien d’autre qu’un disque. Un disque qui fuserait à une prodigieuse vitesse s’évincerait jusqu’à devenir, sous l’action des frottements, une droite, un segment, une infinité de points, un seul et unique point, une coordonnée, juste quelques chiffres abstraits sans aucune signification !

     

    Je suis un néant. Je meurs sans cesse, d’instant en instant. Je survis au sein d’un monde ou je n’ai et n’aurai jamais le mode d’emploi du corps et de l’âme que je pense posséder.

    Etranger parmi moi-même. Je pilote un être vivant sans savoir où aller. Je pilote inlassablement. Mais, inexorablement, les tourments de la roue me rattrapent pour me rappeler qu’ici, je ne contrôle rien.

    Je suis chez vous. Si naïf et si sournois. Je suis si faux ! Masque social, éthique et nominal. Décharnez-moi et derrière la chair, une chimère surgira, assoiffée de sang et de vie pour mieux mourir ou affamée de mort pour mieux vivre.

    Peut-être sommes-nous tous des étrangers, des aliénés, des erreurs, le chemin insipide d’une roue dentelée ?

    Mes terreurs cisaillent le voile qui couvre ma vue. C’est comme supprimer l’horizon : la terre et le ciel se fondent l’un dans l’autre.

    J’ai refermé les yeux pour mieux voir. Cette fois-ci j’étais près… 

     

     

     

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