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    Chapitre 3

    PASSAGES

     

      

               Prendre congé de soi-même. Un trop plein de routine, de pensées quotidiennes éternellement récurrentes. Voir sans cesse avec ses yeux est si lassant. Modeler son approche du monde avec un autre regard, celui d’un autre, d’un étranger, de l’aliéné. Etre déconditionné jusque dans l’élaboration d’idées. Employer d’autres chemins, d’autres cheminements pour dire la même chose sans toutefois trop s’en confiner. Eveiller l’autre qui dore derrière soi. L’étranger tapi là-bas, dans cet ailleurs qui colle à la peau, si proche et si loin. Emprunter d’autres sentiers parsemés de nouvelles ronces, bordés par de nouvelles pierres, inconnues mais familières. Revêtir la chair d’un autre, son moi, son non-moi, tout en gardant pas trop éloigner de soi, notre être originel.

                Etre acteur et spectateur. Etre mort et suffisamment en vie pour pouvoir suivre l’évolution d’un monde épuré de son moi. Voir de haut le déroulement. Le vivre par l’intermédiaire de milliers d’autres. Dissiper sa singularité pour vêtir à souhait tel ou tel être. Devenir pluriel, multiple dans l’anodin, dans l’exceptionnel, dans le néant. Mourir pour renaître anti-être. Passer l’étranglement du sentier de la vie, la tête froide, l’esprit limpide, pour enfin déambuler librement sur la voie sans retour. Recouvrir l’universalité, l’omniprésence, le pouvoir de percer le temps, cette  fabuleuse erreur de perception que l’on croit être la faculté divine par excellence…

                A jouer avec son intégrité, on en vient sérieusement à l’abîmer. Je suis écorché. Ce n’est pas ma chair qui s’épanche, mais la rationalité, l’approche du temps et de l’espace, les repères d’un monde stérile sur-industrialisé, les piliers d’un moi trop vétuste, trop conditionné, trop mécanisé. Je suis en train de me suicider. Je suis devenu le maillon défectueux d’une chaîne de productivité qui ne sert qu’à faire jouir une poignée de nos semblables. Je suis aujourd’hui  relayé dans une déchèterie où mon âme servira de carburant à des propagandes politiques, des leçons de morale occidentale et autres débilités du genre qui font de la marginalité une erreur.

               

                Se dissoudre dans l’infini, s’y perdre est terrifiant. On n’en sort que fortifié ou détruit. Se faire déchiqueter par les morts, par ses ancêtres, par des esprits et autres démons est l’unique rituel de passage qui permet une entière reconstruction, un nouvel agencement, une nouvelle combinaison des éléments constitutifs de son être. Après, il ne reste plus qu’à vomir l’inutile, les débris avariés de l’opération de remodelage.

                Réinitialisation.

                On renaît alors d’entre les morts. On revient de loin. Esprit apaisé, lucide, serein et réceptif. L’ancien corps et son ancien habitant se sont évanouis. L’être nouveau est subséquemment plus stable, plus réfléchi et aussi plus apte à écouter l’instinct pour mieux l’interpréter.

    Acquisition d’une nouvelle identité.

    On est dès lors connu de l’autre monde. On ne peut plus faire n’importe quoi. Le guerrier qui sommeille en chacun de nous vient de débuter sa quête pour son totem. De nombreuses étapes suivront, creusant chaque fois un peu plus ses séquelles jusqu’à la rupture ou la transcendance.

                La voie de celui qui commerce avec le monde des morts lui est ainsi ouverte. Un pied ici, un autre là-bas. Beaucoup ne supporteront pas cet éclatement, éclatement qui n’est rien d’autre qu’un regard différent sur ce qui demeure depuis toujours.

               

    Je suis mort. Du moins, je l’ai été.

     

     

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