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    Chapitre 10

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     Le temps était pluvieux et la brume nocturne donnait aux arbres de la forêt un aspect fantomatique. Les sentiers nébuleux me plongèrent dans une onirique atmosphère d’outre-tombe.

    La terre carrelée de feuilles mortes crissait. Un léger voile de pigments phosphorescents s’immisça entre le monde et moi. Rien d’extravagant, si ce n’est le manque de tonus musculaire, l’extrême fatigue et les désespérantes pertes d’équilibre que la présence de Teonanacatl induit.

    Anxiété. Gorge serrée. Boule dans le larynx…

    Difficultés.

    L’impression de perdre ses repères. L’angoisse, légère mais continue, se mêlant au relâchement fort agréable des muscles, m’obsédait, me tiraillait vers un combat abstrait de résistance vaine et maladroite.

    Tyrannie chimique.

                La forêt devint très vite chaotique. Les ténèbres me recouvrèrent. L’obscurité faisait mal aux yeux. Opacité traître, clair aveuglant et lune disloquée. Au loin l’orage d’un avion, des murmures incessants derrières des buissons.

    Epié. Interdiction de se retourner. Une force rémanente me porta jusqu’à la lisière de la forêt, à l’entrée du château d’Ecouen.

                L’angoisse s’évapora : la beauté est un formidable remède. Les clairières limitrophes de ce château de La Renaissance m’invitèrent à jouer du didjeridoo. Ambiance tribale dans un décor médiéval et ensorcelant.

    Modulations de l’air expiré, vibrations tubulaires et cris surhumains. Le didjeridoo enveloppa bientôt la forêt.

    Lac de bitume, arches blanches, dissoutes dans la pénombre d’une nuit mi-chienne mi-louve. Entêtement sonore et déréalisation. Le parking du musée devint une lagune enchantée.

     

    Des cloches retentissent. Elles me semblent être noyées dans une éternelle nuit.

                Sentir ses organes. Pouvoir les dénombrer, les visualiser. Déroutants phénomènes. Fortes illusions proprioceptives. L’impression que ses organes se trouvent à quelques mètres de soi, là-bas, devant, à droite. Nociception. J’ai mal à l’extérieur de moi-même.

    Troubles du cours de la pensée. Je ne contrôle pas la célérité des événements. La cinétique de mes pensées est devenue indépendante de ma volonté.

     

    Fusion-éclatement / explosions-implosions.

               

    Espace inadapté pour un corps inadapté. Agglomérations de tubes, d’organes, de tissus organiques, de veines arborescentes, de nervures trop ornementées.

                L’existence n’est que la distance que l’on a de soi. Nous sommes des êtres dont le vocabulaire si étendu ne signifie rien. On parle pour ne rien dire. Les mots se vident de sens. Une armure de syllabes, coffres à vides, avides d’abolition d’émotions.

                Espace caduc. Tronqué. Trop à l’étroit. J’ai perdu son mode d’emploi. Cuisine satirique, tambouille d’inutiles versets caustiques : la parole est née, pieuvre séparatrice nette du corps en sursis et de l’esprit-malaise.

                Mes organes sont disloqués.

                Inversés, disséqués. Rien n’est à sa place.

     

    Il subsiste, depuis l’aube des retranchements de l’âme, une sorte de dérangement inné mais quelque part construit, édifié par un vécu amputé. Vie mutilée. Perception estropiée. Instinct diminué.

    Altérations alternatives.

    Le bouclier, mon corps, me laisse en retrait du monde. Barrière inhérente. Pas de communicabilité, non pas par manque de volonté, mais par impossibilité d’adhérer au mot.

    Descriptif lésé. Intraductibilité de l’être. Glace non-substantielle, paroi transcendante entre vous et moi, eux et moi, le monde et moi…

    Expérience schizophrénique. Ame pyroclastique, poreuse, fertile de néant.

    Quelque chose de rompu, un lien, peut-être la mise sous tension d’une instance par le bris. Nous sommes tous, quelque part, des miroirs ébréchés. L’âme humaine n’est pas un tout. Sa fonction lui doit d’épouser une certaine sinuosité. Sa tortuosité permet l’adaptation, le développement de l’intelligence, de l’affect, la pénétration du réel par l’esprit.

    Les infrastructures de l’éther cérébral ne sont plus perçues comme fonctionnelles, mais comme invalidantes. D’ordinaire, la sobriété laisse un voile opaque sur le mécanisme de ces méandres structuraux. L’ignorance de cet appareil entortillé sur lui-même assure et permet son bon fonctionnement.

    Dès lors où le voile se déchire et qu’il y a constat de l’existence de l’imperfection régulatrice, la déchirure devient brisure, amorce du fameux disfonctionnement. On se retrouve sur la touche. Il y a alors acquisition de l’organe sinueux par le conscient, impliquant une attente morbide d’un fonctionnement plus expressif, plus pointu, plus parlant. On s’approprie cette rupture et l’on se met à souffrir d’hypertrophie de l’analyse.

    Continuel fléau qu’est la perpétuelle analyse. L’esprit, trop tendu, souffre d’un trop-vécu. La cécité psychique devient une vue perçante et déracinante.

    La malencontreuse prise de conscience est à l’origine du mal. Conséquence d’un hasardeux jeu de lumière, car l’esprit n’est fait que de miroirs. La dissociation trouve son origine dans un trouble du jeu de miroirs de l’âme, de l’intellect, de l’affect ou peu importe le nom de cette entité ! Aucun vocable ne saurait épouser convenablement l’essence nébuleuse de ce qui fut mis en exergue.

    Les miroirs deviennent hyperactifs, conséquence de l’émiettement de certains par le trop plein de lumière reflétée. Effet papillon, effet domino, phénomène fractal : la détérioration progressive de ces réflecteurs psychiques engendre tantôt des états de crise, tantôt des états de latence. Le chaos domine. La structure de l’âme est un enchevêtrement de poutre de hasard. On devient alternativement soit trop performant, soit pas assez. L’impression de vécu fluctue aussi positivement que négativement. La ruine de l’esprit émet ses dernières ondées de lumières, soit trop intenses, soit trop diffuses pour être captées. L’angoisse surgit de cet aliénant stroboscope désarticulé, arythmique, trop excessif dans ses moindres manifestations.

    La cristallisation de l’existence est l’inéluctable destin de l’effondrement psychique. L’objectivation outrancière de l’existence fragilise l’être et sa croyance. Le doute, ici, est destructeur. Douter viscéralement de son être en tant qu’étant, ici et maintenant, affecte l’élan vital de chacun jusqu’à sa rupture plus ou moins brutale.

    L’existence devient une instance jouée, artificielle, factice et insatisfaisante. Un théâtre mort.

    L’élan vital, cette préparation vers l’avenir, cette continuelle attente de l’instant futur, ce regard dirigé vers le loin se disperse en éléments indépendants qui se précipitent et décantent sans jamais coaguler, tels des globules rouges dans une éprouvette. Le sérum jaune visqueux qui flotte alors devient chez le dissocié cette armure caractéristique des schizophrènes, cuirasse toutefois poreuse, puisqu’elle y laisse se glisser murmures et maintes illusions picturales calquées sur un langage symbolique en déperdition.

    L’intarissable besoin de repère spatial devient une occupation majeure. Le temps, revers de l’espace, est aussi atteint. L’horloge fascine et l’obsession des secondes qui défilent devient une torture. La perception de l’entropie devient insupportable. La circulation de l’information, sa conservation, son altération ou sa détérioration (voire sa création),  engendre l’illusion d’un temps qui ne passe pas correctement. L’incapacité à  le ralentir, à l’accélérer, bref à le réguler, consiste alors à la torsion d’un voile infiniment fin qui sous-tend les fluctuations du vécu et de l’événement. Quoi qu’il se passe, le temps ne comble plus l’attente de l’être. Tout devient trop précipité ou amèrement paralysé. On décroche alors et l’on fond vers un abîme où règne l’incertitude. On pénètre alors dans du para-vécu, dans du méta-événement.

    L’espace perd ainsi de sa profondeur. Il se meut en impalpable fresque, en décors pastel et étranger. Ce n’est pas ici l’hypothétique manque d’entrain qui prédomine, mais la perte de l’adoption de l’espace comme corps. L’espace se craquelle. Le détail suinte. Tout est cousu. L’espace se décorporalise, devient autre et du vide s’y immisce comme en terrain conquis.

    L’élan vital se dissout. La distance que l’on a de soi-même s’accroît, froide et angoissante, se dilate jusqu’au morbide comportement pathétique que l’on ne connaît que trop bien.

    Problème d’ancrage. Tout est alors vécu comme une première fois. Cependant, il n’y a jamais découverte : le trouble réside dans l’incapacité à adhérer, à adopter un conditionnement.

    L’homme ainsi troublé, est inconditionné et inconditionnable.

    Toute habitude, tout geste banal, trop fait, devient une recherche destructive. Le retour, le flash-back de l’action envahit l’espace du dedans. L’écho de l’action est trop amplifié. L’écume de l’agir trop luisante, trop moussante, trop visqueuse. La vague casse, l’onde broie. Le larsen perceptif engendre un perpétuel déconditionnement, symptôme d’une constante inadaptation.

    Etre dissocié par des facteurs endogènes ou exogènes, transforme l’homme en une feuille vierge, une feuille sur laquelle toute trace d’écriture tend à s’effacer. Rien ne s’y inscrit vraiment. Le néant blanc devient tôt ou tard la seule et palpable réalité, la seule vraie voie de l’existence ou, devrais-je dire, le seul sentier de l’inexistence. La feuille blanche, éternellement absorbante, telle un buvard océanesque, devient l’angoissante entité usurpée, vêtue d’étrangeté, une inaccessible ornementation qui ne devrait pas être. L’homme atteint du mal s’immole alors dans ce qui lui reste d’inaffecté :

     

    Le suicide...

     

    La dissociation est la ligne qui sépare le corps des représentations de l’espace. Gel des concepts. Le trait noir du dessin. Ligne graphique qui ne devrait pas apparaître. Griffure du Tout.

    Démarcation frontière. Fine, aussi fine que le mal est profondément ancré (encré ?).

    Les archétypes, les patterns des symboles se confondent, sont flous, trop nets dans leur nature diffuse et subsidiaire. Trop coupants, trop contrastés dans le factice scabreux du vécu.

    Les colonnes de l’esprit se brouillent et s’effritent, s’érodent sous l’action d’une fuite du souffle vital.

    La dissociation est un papillon erroné, avorté d’une chrysalide tronquée, échoué d’une anti-fleur révélée.

     

    La nuit m’a éclairé.

     

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